Legault peut-il mettre fin a plusieurs décennies de “montréalophobie” en politique provinciale?

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On croirait parfois, en observant le comportement des politiciens de la scène politique provinciale québécoise, que Montréal est une maladie infectieuse ou encore une chose corrompue et souillée qu’il faut tenir loin de soi. C’est d’ailleurs l’analogie qu’utilise Jean-Paul L’Allier dans le texte qu’il a publié récemment sur l’avenir de Montréal (texte à libre absolument, soit dit en passant). Il est intéressant (et ahurissant!) de noter, par exemple, l’absence totale de référence à la métropole dans les plateformes péquistes et libérales aux dernières élections. Peu importe le parti, c’est du pareil au même: Montréal n’est pas politiquement rentable et proposer une vision pour Montréal ne peut vous attirer que des problèmes ailleurs au Québec. Soyons honnêtes, le Québec souffre de montréalophobie aigue.

Mais si l’on en croit les paroles de François Legault et le Plan d’action publié le 14 novembre par la Coalition pour l’avenir du Québec (CAQ), il y a peut-être dans la formation de ce nouveau parti une opportunité historique de faire un examen de conscience collectif et de passer outre cette dichotomie absurde entretenue par toute la classe politique pour des raisons purement électoralistes (bon, d’accord, il y a peut-être aussi là-dedans un peu de xénophobie envers le Montréal “ethnique”, mais ça c’est une autre sujet délicat qui mérite d’être abordé séparemment par quelqu’un qui s’y connaît mieux que moi).

Voici donc ce que dit le Plan d’action:

“La métropole, Montréal, doit servir de locomotive économique pour le Québec. Une stratégie doit être élaborée à cet effet pour renforcer sa position de pivot de l’économie du savoir. L’opposition stérile entre Montréal et le reste du Québec doit cesser. Pour attirer de façon imaginative de nouveaux investissements privés, le gouvernement du Québec doit lancer un plan de développement pour la grande région de Montréal qui comprend un programme d’infrastructures (incluant le transport en commun) et la mise sur pied d’une équipe réunissant, entre autres, les ressources de Montréal International et d’Investissement-Québec.” (italiques ajoutés par moi)

Ça peut sembler anodin, mais ce petit bout de phrase que j’ai mis en italiques – si les dirigeants de la Coalition y croient vraiment – est peut-être un signe que Montréal deviendra (enfin!) non pas seulement un enjeu politique, mais aussi et surtout un enjeu de politiques publiques. Et si je peux me permettre de donner un conseil à M. Legault, qu’il observe ce qui se passe en Ontario présentement (et ce qui s’est passé récemmment).

En effet, certains ont vu dans la réélection des Libéraux de Dalton McGuinty en Ontario un écho de la “vague orange” du 2 mai dernier. D’autres y ont vu un signe que l’électorat, en cette période d’incertitude économique, ne cherche non pas le changement mais bien la stabilité. D’autres encore sont allés jusqu’à dire qu’il s’agissait là d’un signe avant-coureur de l’essoufflement prochain de la CAQ. Mais à mon sens il y a une autre leçon importante à tirer de cette élection: un gouvernement provincial peut mettre en place des politiques urbaines (et de gestion de la croissance) ambitieuses et controversées et tout de même être réélu. Je fais allusion ici aux réformes amorcées par le gouvernement McGuinty en 2004 (par l’adoptation du Places to Grow Act et du Greenbelt Act) qui ont non seulement contribué à freiner l’étalement et l’éparpillement urbains, mais qui ont aussi protégé plusieurs milliers d’hectares de terres agricoles et de milieux naturels dans la grande périphérie de Toronto et le sud de l’Ontario – soit dans une région à forte croissance et déjà très densément peuplée (relativement aux autres régions urbaines du pays).

En quoi ces réformes ont-elles influencé le choix des Ontariens lors des dernières élections? En quoi nous éclairent-elles sur la réélection de Dalton McGuinty? Elles nous éclairent en ce sens que les Libéraux ontariens ont pu être réélus deux fois depuis l’adoption de ces mesures et ce malgré le fait que le Parti Libéral de l’Ontario se soit mis à dos le lobby du développement immobilier. Elles nous éclairent parce que les Conservateurs n’en ont pas fait un enjeu électoral – ce qui en dit long sur le consensus social qui entoure ces mesures. Elles nous éclairent aussi parce que les Ontariens – y compris ceux vivant dans les banlieues – ont avalisé ce choix de société par deux fois lors d’élections générales. Le gouvernement McGuinty a eu le courage (à l’occasion de ces réformes) de faire passer le bien collectif, la protection du patrimoine agricole et naturel et l’équité intergénérationnelle avant les multiples intérêts privés qui bénéficient du développement tout azimut. Et les électeurs ont (tacitement, il faut le dire) acquiescé. À mon sens, cela démontre qu’il est possible de passer outre la basse politique basée sur les dichotomies ville-banlieue et ville-région. En Ontario, le développement urbain est désormais un véritable enjeu de politiques publiques.

Pendant ce temps, au Québec, aucun des quatre partis actuellement représentés à l’Assemblée nationale n’a de vision pour le développement des villes. Cependant, si la CAQ livre la marchandise et fait de Montréal (et sa région) un enjeu politique (sans en faire un enjeu électoral), on aura peut-être enfin un débat éclairé sur l’avenir de la métropole (en effet, la Coalition pour “l’avenir du Québec” ne devrait-elle pas s’intéresser vivement à “l’avenir de la région montréalaise”, où résident 50% des Québécois?).

Il appert que le Québec a beaucoup à apprendre de l’Ontario et de son histoire récente: un parti politique peut survivre sans l’appui des spéculateurs, promoteurs et entreprises en construction; il est possible pour un leader politique d’agir pour le bien commun (et de parler publiquement de densification!) même si cela implique de reléguer l’intérêt privé au second plan; et surtout: les électeurs peuvent penser par eux-mêmes si on leur donne matière à réfléchir. Autre leçon importante: il est grand temps que nos politiciens s’intéressent non pas seulement au développement et à l’exploitation des territoires nordiques, mais aussi à l’occupation du territoire dans le sud de la province – là où vivent près des deux tiers de la population québécoise.

Les électeurs québécois sont prêts et s’attendent à ce qu’on leur parle d’aménagement, de transport urbain, de gouvernance, d’environnement et surtout de leur environnement – et donc de Montréal (entre autres environnements urbains). Tout ce qu’il nous manque c’est un (ou une) leader politique qui en ait le courage. Avis aux intéressés.

4 comments

  1. I agree that we need some leaders with some sort of vision for – or at least appreciation of – the province’s metropole. (I am personally skeptical that will be Legault, as he goes about gathering up the what remains of the ADQ’s discontented supporters in La Beauce.) Nonetheless, if we are to overcome Montreal-phobia in more than a symbolic sense, we will need leaders who are prepared to go beyond platitudes about its economic importance. Provincial politicians will need to start talking about regional governance in a meaningful way, even though it means less influence will be wielded by bureaucrats in Quebec City. Portland’s example of an empowered, elected regional government might be instructive.

    Before heaping praise on the McGuinty government for its visionary Places to Grow Act, a few words of caution. I’m quite skeptical that this represents the kind of achievement that you suggest, either in the land use regulation sense or for its political durability. The Greenbelt was drawn so far beyond where GTA sprawl currently ends that its less a barrier to suburban sprawl than it is an impediment to satellite development. Outward growth was already slowing due to astronomical commute times. But most relevant to your thesis is the idea that this the Liberal reelection suggests that the public has overcome the suburb-urban divide. I think Rob Ford’s election – and the substantial Conservative gains in Toronto – speaks clearly to the fact that this battle rages on; only the battle lines exist not between the 416 area code of the City of Toronto and the surrounding suburban 905 region, but well within the 416 itself. For these people, Places to Grow has no direct impact whatsoever.

    I don’t mean to suggest that there aren’t useful precedents to draw on. Portland, OR has had an empowered, and elected regional government for over 30 years. I don’t know everything there is to know about its structure and functioning, but were I to begin singing its praises, I would first scratch a little more below the surface.         

  2. Hi Jacob,

    Thank you for your comment, I agree that a healthy dose of skepticism is in order when it comes to political rhetoric. I still think it is significant that a political party – and that political party’s leader – dare bring up the issue of Montreal vs. the Rest of Quebec (ROQ), but I guess we’ll find out soon enough whether this is just rhetoric or whether there’s real political will behind Legault’s admonition.

    Regarding Toronto’s recent experience (in relation to Portland), however, I have to disagree. I actually think the Portland case is pretty much irrelevant to the Canadian context. Portland was – and still is – largely white, overwhelmingly middle-class and politically/culturally homogeneous. If you actually look at the emergence of regionalism in Portland, you’ll see that there was actually very little conflict between urban, suburban and rural counties. Moreover, the “managerial” approach to planning that exists in Portland is radically different from the very politicized planning process found in Montreal (and to a lesser extent Toronto). I’m not saying that Portland’s experience is not interesting, but to speak in social scientific terms, there is simply too much endogeneity in the Portland case to be able to draw clear lessons from it. If anything, I think the GVRD in Vancouver is much more relevant and interesting than Metro Portland as a regional governance mechanism.

    Finally, about Toronto, the political diversification of Toronto’s suburbs is actually not a speculation of mine, it has been studied empirically (by Roger Keil at York University, among others). If you look closely at who voted Conservative and who voted for Rob Ford within each district, you will see that suburban voters did not vote one way or the other monolithically (which is why the Liberals got re-elected in almost all the suburban ridings they held). In short, my point is not that there is increasing homogeneity in priorities and values among urban/suburban voters, but rather the opposite – and that, I think, is significant. Your point that “cross-cutting cleavages” now cut across area codes is exactly my point, except for the following nuance: I (based on other people’s research) argue that these cleavages cut across both ways, not just “deep within the 416” territory.

    I should add one caveat, though, which is motivated by your comment: regionalism in the GTA and GGH was long in the making and did not happen overnight (Metro Toronto had the power to plan for an area three times its size for most of its existence, so that there was already a regional planning culture in the making) – so you are right to say that McGuinty does not deserve quite as much praise as I perhaps “heaped on” him. But he did reverse the policies put in place by the Harris government in 1990s, which – I continue to believe – is significant. All this to say: the Places to Grow and Greenbelt Acts are not necessarily replicable as such in the current Montreal context, but we can definitely learn from the “upscaling” of the public planning discourse in Ontario.

    Happy to go for a beer and have a proper conversation about this. Obviously we both have an interest in the issue.

  3. La «xénophobie» envers Montréal ne cessera que lorsque la loi 101 sera pleinement appliquée dans son but de franciser les immigrants qui, autrement, ne sont qu’un instrument d’anglicisation via la minorisation des français au Québec.

    signé: un montréalais invétéré.

  4. Bonjour Marc,

    Veux-tu dire par là que la “montréalophobie” est justifiée parce que Montréal n’est pas 100% francophone? Tu penses vraiment qu’il n’y aurait plus aucune xénophobie envers Montréal si tous les immigrants “visibles” se mettaient à parler français? À mon sens, la montréalophobie au Québec remonte à bien avant la vague la plus récente d’immigration et ne vient pas seulement de la diversification culturelle, raciale et linguistique de Montréal. Qui plus est, la xénophobie est un rejet de la différence de l’autre, quelle qu’elle soit – ce n’est donc pas qu’une question de langue, mais aussi une question de race.

    Par ailleurs, ne penses-tu pas que la meilleure manière de faire apprendre le français aux néo-Montréalais c’est de les cotoyer en vivant là où ils vivent? Pas surprenant que de nombreux immigrants n’apprennent pas le français quand on sait que les francophones “se souche” continuent de s’exiler de l’île de Montréal pour s’installer dans des quartiers homogènes, à leur image. L’anglicisation (ou plutôt, la défrancisation) de Montréal c’est à la fois l’oeuf et la poule – et “nous” (francophones “de souche”) sommes tous en partie responsables de cet état de fait.

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