Le goût de Montréal: chronique alimentaire d’un baby-boomer

Mon père est né en 1944, il n’est donc pas techniquement un baby-boomer. Mais alimentairement parlant, c’est tout comme: il a vécu, avec les Québécois et Montréalais qui ont eu conscience des bouleversements de la révolution tranquille et de l’Expo 67, une incroyable épopée culinaire.

Gilles Thibert est né à St-Jude, près de St-Hyacinthe, mais il a grandi à Ste-Martine, près de Châteauguay – un village tout à fait banal. L’enfance culinaire de mon père, elle, ne l’a pas été, puisque ma grand-mère avait un restaurant (le seul du village), Chez Gaby. Mon père a donc été nourri à la « cuisine canadienne » des années 50, c’est-à-dire au Club Sandwich, Hot Chicken, pâté au poulet (avec petits pois en conserve), tourtière, roti de porc, poulet roti, « fish and chip », etc. et ketchup maison.

Son horizon culinaire, cela dit, ne s’arrêtait pas là. Sa mère l’amenait souvent magasiner « en ville » et ils allaient toujours, lors de ces pèlerinages urbains, chez Da Giovanni sur Ste-Catherine (celui-là même qui existe toujours) ou alors au Café Jasmine dans le Quartier chinois. Montréal, cité du spaghetti, de la pizza, du riz collant et des eggs rolls.

En 1964, mon père déménage seul à Montréal pour entreprendre des études universitaires à l’UdM. Il habite sur Maplewood (devenue Édouard-Montpetit) et mange, durant les premiers mois, autour de chez lui.  Il partage alors un appartement avec 3 autres étudiants et comme ses parents tenaient un restaurant c’est lui qui est désigné « cuisinier-en-résidence ».   À cette époque, on mange à Côte-des-neiges principalement de l’italien, du français… et de la « cuisine canadienne » à la Maisonnée (voir carte mentale dessinée par mon père). Le souvenir du restaurant Vito (doublé du bar Crazy Horse) est particulièrement marquant, comme celui de La crêpe bretonne sur la rue de la Montagne au centre-ville (où de nombreux étudiants venaient, apparemment, s’abreuver de cidre).

À sa deuxième année d’université, il partage un appartement avec un autre étudiant originaire du même village que lui; ils décident alors d’explorer plus à fond la gastronomie française.  Chaque semaine, l’un ou l’autre va acheter des « T-bone  steaks », un fromage importé et une bouteille de vin au comptoir de la « Commission des liqueurs » (qui est devenue depuis la Société des alcools) où il faut choisir sur une liste affichée au mur pour aller ensuite la demander au comptoir.

Quelques années passent et le paysage culinaire montréalais change. Tout d’abord, un certain nombre de vietnamiens fuyant la guerre arrivent à Montréal à partir de 1965 et on voit alors l’apparition de plusieurs restaurants près de l’université. Mon père, qui ne connaît rien d’autre à la cuisine asiatique que les eggs rolls, le riz frit, le chop suey, le chow mein et les « spare ribs » devient un habitué. Fait intéressant : la soupe tonkinoise fait dès lors partie du « fast-food » montréalais, une décennie avant que la poutine « moderne » ne fasse son apparition dans les restaurants de Montréal (la poutine telle qu’on la connaît est « inventée » en 1957 à Warwick, mais mon père prétend qu’il n’en a entendu parler la première fois qu’au milieu des années 70).

On oublie parfois que la nourriture "exotique" faisait partie intégrante de l'expérience de l'Expo 67. Ci-dessus: le carrefour international, où de nombreux Montréalais ont goûté à de la choucroute ou du couscous pour la première fois. Crédit photo: The Benjamin News Company Ltd.

Puis vient l’Expo, qui change tout. Alimentairement parlant, il y a pour les gens de sa génération un avant et un après. Fini le poisson pané congelé, les chops de porc bouillies et le Spam sur des biscuits soda. Mes parents se rencontrent au début des années 70, se marient en 1972 et se mettent à « cuisiner » autrement  (à partir des recettes publiées dans les revues et livres de cuisine de la collection Time Life). Le couscous, la paella et le pain baguette font désormais partie de la culture alimentaire montréalaise.

À partir des années 80, ça déboule. Mes parents achètent (parfois) des fromages français, le pain devient de plus en plus croûté et de moins en moins tranché et le pesto fait son entrée dans nos vie vers 1989 (je m’en souviens très bien parce que l’été où mes parents l’ont découvert on en a mangé 10 ou 15 fois).

La suite a plus ou moins d’importance, parce qu’on s’en souvient et parce que Montréal se « globalise » comme toutes les autres villes. Mais c’est important, parfois, de s’arrêter un instant pour se rappeler que le Tzatziki et le Baba ghanouj n’ont pas toujours été des condiments « ordinaires » et qu’à une certaine époque, pas si lointaine, personne au Québec (ou presque) n’avait entendu parler du vinaigre balsamique. À une époque, pas si lointaine, on utilisait l’huile d’olive, qu’on se procurait dans de toutes petites bouteilles, pour la faire boire aux chats (!!) (il s’agissait d’un remède de grand-mère pour leur donner un plus beau pelage).

Le goût de Montréal a changé, c’est le moins qu’on puisse dire.

Pour ceux que la nourriture et la ville intéressent, soyez des nôtres le 5 avril prochain au CCA pour l’événement Le goût de Montréal.

2 comments

  1. Parcours très intéressant de l’évolution gastronomique des années de mon enfance. Merci de Joël de l’avoir souligné. Il y a eu aussi le célèbre boeuf à la soupe à l’onion de Janette Bertrand dans les années 70. Ce rôti de palette qu’on laissait cuire lentement et longtemps dans du papier aluminium. Et bien sûr j’en passe bien d’autres…

  2. Wonderful stories, Joel, and a great mental map by your father. I’m looking forward to hearing him speak tomorrow night.

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