Le fleuve est partout

Canal de l’aqueduc de Montréal. 1913-1917. Archives de la Ville de Montréal. Image hébergé sur flickr.

Voulez-vous redonner le fleuve aux Montréalais ? Si vous êtes candidat aux élections municipales, la réponse est certainement oui.

Les candidats à la mairie proposent tous des projets assez costauds afin de rapprocher le fleuve des résidants de l’île : plages, barges transformées en plage, bassins de baignade, esplanade. Et ils ne sont pas les premiers. Les 50 dernières années de l’histoire montréalaise sont ponctuées de projets ambitieux d’aménagement des rives. L’Exposition universelle de 1967 a été tenue sur  des îles artificielles afin de donner à voir la beauté du fleuve. Le Vieux-Port est le résultat d’une mobilisation importante des  Montréalais qui ont voulu créer, dans les années 1980, une fenêtre sur le fleuve dans la continuité du centre-ville. Dans la même période, les parcs riverains se sont multipliés autour de l’île.  Une plage est en cours de création à Pointe-aux-Trembles et le Plan d’aménagement de la CMM prévoie un immense parc-plage le long de la digue de la voie maritime.

Personnellement, j’adore me promener sur le bord de l’eau et me baigner dans le fleuve (je vous recommande de plonger derrière le Natatorium à Verdun, pour ressentir l’immensité du fleuve et  la puissance du courant qui vous tire vers les rapides de Lachine), mais je pense qu’on est en train de limiter un peu notre compréhension de ce qu’est le fleuve et de la relation que l’on entretient avec lui.

Le fleuve offre plus que des loisirs. Ouvrez le robinet, remplissez un verre d’eau, buvez-le : vous buvez le fleuve. Regardez le verre que vous tenez : il a probablement voyagé de Chine jusqu’à Montréal sur un porte-conteneur qui a remonté le fleuve pour arriver jusqu’à vous. Allez aux toilettes, tirez la chasse d’eau : vous alimentez le courant qui descend à partir de la pointe est de l’île vers Sorel et le lac Saint-Pierre. Le fleuve est partout et c’est, il me semble, en redécouvrant son rôle fonctionnel que l’on en appréciera davantage l’importance.

À ce titre, quatre idées:

1. Dans le fleuve, il y a des poissons, mais les poissons que l’on mange proviennent rarement  du fleuve. Il y aurait différentes manières d’encourager la pêche sportive (j’attends le lancement de Chalouxi, le service de chaloupes en libre-service), mais il serait encore plus intéressant de relancer (à petite échelle) la pêche commerciale dans le fleuve — avec un marché de poisson sous le pont Jacques-Cartier.

2. On aime se dire que Montréal est une ville de créativité, de jeux vidéo et de rock indépendant, mais Montréal est aussi une ville portuaire, où 18 000 emplois dépendent de l’industrie maritime. On oublie continuellement le port, probablement parce que les occasions de le visiter sont à peu près inexistantes. Le port pourrait organiser une porte ouverte par année — ou mieux, un évènement grand public : marché aux puces parmi les camions, Céline Dion en spectacle sur un porte-conteneur, chorégraphie utilisant les grues géantes.

3. Au milieu du XIXe siècle, nous avons creusé 8 km de canal afin d’apporter l’eau du fleuve jusqu’à la station de pompage Atwater, qui l’envoie dans nos robinets. Le canal de l’aqueduc est en quelque sorte (comme le canal de Lachine) un bras de fleuve artificiel qui pénètre dans l’île — c’est aussi, malheureusement, un espace auquel nous essayons de penser le moins souvent possible. C’est pourtant le cours d’eau idéal pour la pêche, le canot ou la baignade, puisque l’eau est calme,  pas trop profonde et dépourvue des substances toxiques qui dorment sous le canal de Lachine.  Redécouvrir l’aqueduc nous permettrait de comprendre que l’eau vient de quelque part.

4. J’aime penser que tout le réseau d’aqueduc et d’égout, tous les tuyaux qui transportent de l’eau au fleuve ou la lui retournent font partie d’un même vaste réseau hydrique. Le fleuve n’arrête jamais de couler, lorsqu’il entre dans le canal de l’aqueduc, voyage dans les tuyaux, séjourne dans votre verre d’eau, repart dans les égouts puis coule au bout de la station d’épuration Jean-R. Marcotte — le fleuve, au fond, ne fait qu’un détour dans votre bain, dans son parcours qui l’amène des Grands Lacs jusqu’à l’océan Atlantique. Et si l’on accepte de considérer tout le réseau de distribution d’eau comme une extension du fleuve, il est assez frappant de constater que le fleuve est omniprésent sur le mont Royal.

Source: Ville de Montréal

Source: Ville de Montréal

Ces deux symboles de Montréal, le fleuve et la montagne, sont intimement liés. Comme l’illustre l’image ci-dessus, le mont Royal est traversé par d’innombrables rivières artificielles et rempli de piscines secrètes qui permettent d’apporter l’eau aux quartiers surélevés. Les cinq réservoirs du mont Royal contiennent ensemble 104 piscines olympiques d’eau potable, adroitement camouflées sous le roc de la montagne — cinq bouts, en quelque sorte, du Saint-Laurent en exil sur le mont Royal.

Le plus connu d’entre eux, le réservoir McTavish (point focal, d’ailleurs, d’un ouvrage littéraire récent) constituait, avant d’être recouvert, un joli bassin autour duquel on pouvait s’adonner à la promenade. Il me semble que pour donner à voir le lien étroit qui unit la ville au fleuve, il serait particulièrement utile de redonner à voir le réservoir McTavish (autrement que par une inondation majeure) et d’y faire ressentir la proximité du fleuve. En conclusion, je propose donc qu’on installe un gros hublot au-dessus du réservoir et que l’on recrée derrière celui-ci l’ambiance du fleuve, avec des ombres de bélougas perdus, de bateaux qui passent et d’algues qui dansent.

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