La puck de Berri comme repère géographique évocateur pour les jeunes montréalais

Ce billet est une contribution spéciale de Jean Desjardins, résident de Villeray, historien et enseignant d’histoire et géographie à la Commission Scolaire de Laval.

« On s’attend à la puck? Oh sois pas inquiet han, je suis généralement cinq minutes en retard ».

Cet extrait de conversation est certainement un chromosome de ce qu’Héritage Montréal désigne comme « l’ADN de la métropole », tant j’ai la certitude que chaque Montréalais francophone a reçu un jour du tournant de l’âge adulte point de départ analogue. Moi c’était 1997, quand mon Sherbrookois de collègue cégépien qui s’appropriait sa ville d’adoption bien plus vite que moi me tint à peu près ce langage. Chacun ses rythmes.

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À 18 ans, j’avais à peu près les mêmes traits candides qu’aujourd’hui et pas plus besoin qu’on me fasse un dessin! La puck! Poignée de main secrète pour attester de la montréalité de son interlocuteur, avec suffisamment de prise pour que les non-initiés saisissent sans peine. De fait, il s’agit d’un nom riche de culture sportive, urbaine, bilingue comme sa ville et pas abstrait deux secondes tellement il colle au lieu qu’il évoque : le solide banc circulaire noir au milieu des quatre tourniquets de Berri-UQAM, comme le Pont croche avant qu’on le baptise Jacques-Cartier.

L’hypothèse que je me suis rendu sur le terrain vérifier supposait que la désignation hockeyeuse était encore en usage chez mes concitoyens. Qu’eux aussi quelque part se sont épris du vocable pour désigner ce carrefour où l’on ralentit sa course quelques minutes, plaque tournante, interface entre notre métro et le Quartier Latin, un lieu qu’on s’est appropriés comme Montréalais au point de le baptiser. Après avoir renseigné un musicien qui cherchait le Jello Bar et avoir moi-même croisé une amie (l’autre lieu commun de Berri, c’est qu’à partir d’un certain âge, on est certain d’y croiser une connaissance), la réponse si spontanée de deux bandes de jeunes montréalais successives a suffi pour me conforter dans mes intuitions.

À la puck, les francophones bien sûr, vu l’UQAM et comme partout le long du tronçon-est des lignes orange et verte. S’y mêle la diversité culturelle montréalaise. Deux façons d’y attendre son monde: assis sur le mobilier-puck ou bien debout en chaque coin à le regarder, moins ou plus distraitement. Y a-t-il de la constance dans vos habitudes? Je crois que je préfère être un ailier éloigné mais mon attitude va varier.

L’ascenseur descend aujourd’hui dans le ventre de la terre tandis que la plupart des colonnes cachent mal leur âge. Elles attendent le fard que leur donnera peut-être les rénovations d’envergure en cours. L’affichage de Montmorency a remplacé Henri-Bourassa. L’éclairage aussi a l’air d’avoir été revu; pas nécessairement réussi.

Pendant qu’à la surface les Tim Horton’s inexplicablement se multiplient comme une galle brune post-atomique, les vieux Dunkin’ Donuts et autres Parchemin des sous-terrains sont solidement figés dans le temps. Avec les années, ils ont vu apparaître Ardène et la Banque Laurentienne plus récemment, le nouveau voisin nourri à la pizza dorée. On sait que la STM désire assez désespérément grossir ses coffres grâce aux revenus commerciaux quelle n’a jamais su auparavant générer. Peut-on malgré tout demander aux citoyens corporatifs qui décorent la vie des usagers du métro qu’ils fassent un effort pour s’intégrer au paysage? Il faut si peu de déséquilibre pour détonner sur un mur de millions de tuilettes octogonales arrondies grises…

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Le néon rouge et la vitrine criarde de la chaîne d’accessoires bas de gamme susnommée sont à l’avenant. Heureusement que dans le cas Laurentienne, ce soit plus réussi: le jaune vif qui véhicule leur image de marque insuffle vie au lieu, avec la spontanéité qu’une Vidéotron n’aurait pas. Aussi, les belles longues lignes de la succursale se fondent élégamment au mur — on ne parle pas du génie de la Grande Bibliothèque et son puits de lumière mais on n’en est pas si loin non plus. On a même la courtoisie de nous laisser grappiller le wi-fi à bonne distance. À quand un partenariat avec ÎleSansFil maintenant? ISF-puck, je trouve ça gagnant!

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J’en suis à la fin de mon premier billet pour Spacing Montréal. Avez-vous des histoires de puck à partager? Aussi, quelles sont les autres aires d’attente pratiques, significatives, caractéristiques et évocatrices de notre ville? Quelles sont celles qui tardent d’être aménagées? J’espère vous lire!

10 comments

  1. Très bon article! Je me souviens aussi de la première fois qu’on m’a donné rendez-vous à “la puck”; ma soeur et moi, fraîchement arrivées de Vancouver via un pensionnat de Joliette, partions découvrir la ville, circa 2004. C’est elle qui a adopté le vernaculaire montréalais la première, mais j’ai aussi tout de suite compris où elle me donnait rendez-vous.

  2. Love the puck. And the few times I’ve sat there, I’ve seen someone that I know. It needs to be added to Foursquare or Facebook Places so we can “check in” and put it on the map!

  3. Tous mes amis ont francisé le terme : ce fût toujours pour moi la rondelle. La puck – je comprends très bien aussi.

    Très bon article avec une excellente plume!

  4. Au début des années 2000, le groupe rap BBB chantait:

    “On est VIP /
    Notre stuff y fesse en estie /
    On est VIP /
    On score plus de fesses qu’la puck à Berri”.

  5. Merci Ophélie et Michelle pour les anecdotes. Louis, c’est fort! Existe-t-il un lien pour le rap? Angélique, même si certains l’appellent beigne ou rondelle, puck semble plus usité. Je ne m’en formalise pas. On s’entend, l’anglicisme n’a plus sa place à RDS mais l’expression « niaise pas avec la puck » a encore de l’avenir. C’est bon aussi dans la chanson des Colocs.

  6. Alors que les francophones la désignent comme “la puck”, moi, anglophone, je l’appelle le plus souvent en anglais “meet me at Berri, at the rondelle…” J’y prends rendezvous avec mes amis depuis mon adolescence.

    Saviez-vous que ce n’a pas toujours été là ? Auparavant, la plaque circulaire au centre était exposée en position verticale dans la mezzanine de Berri. Après avoir été volée et retournée, elle a été enchâssée dans le socle de pierre que nous connaissons aujourd’hui. L’autre face du médaillon se trouve aujourd’hui dans le bureau du PDG de la STM, je l’ai vue quand j’étais stagiaire à la STM en 2002. 

  7. Je suis plus vieille que vous, ou alors je fais partie d’une sous-culture: nous on disait le beige! Mais il était d’une importance toute aussi grande!

  8. autre point de ralliement similaire: la petite place publique à l’extérieur des portes du métro Mont-Royal 

  9. J’avais songé à Mont-Royal, sauf que, l’habitacle en haut des escaliers roulants étant trop petit pour constituer une solution de rechange, sa fréquentation dépend trop du temps qu’il fait. Contrairement au lieu dit de Berri, elle reste aussi à baptiser.

  10. Je crois que la puck est un peu le centre du monde montréalais. En chaude lutte avec l’intersection Mont-Royal/ St-Denis. J’ai connu une époque où j’y croisais toujours des connaissances (là, ou encore dans le wagon arrière de la ligne jaune). J’ai pu observer par contre que ça ne fait qu’un temps.

    Ce serait une grave erreur d’enlever ce banc. J’espère que tous les rénovateurs auront conscience de l’utilisation du lieu et de son poids symbolique.

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