Quartier des spectacles: Entre vision et réalité /
Entre traversée magique et gazon mort

Crédit photo: Alanah Heffez

L’homme sur cette photo est à la croisée de deux chemins. Le premier, blanc et enchanteur, est né du travail des designers derrière ce nouvel espace du Quartier des spectacles. Le second, jaune et terreux, est né des pas des Montréalais et visiteurs qui ont déambulé de façon instinctive à travers l’espace. La vision était de créer une belle promenade piétonne en diagonale qui allait relier la promenade des Artistes, au nord, à la rue Sainte-Catherine, au sud. Sorte de percée visuelle poétique entre les nouvelles places publiques du secteur Place des Arts. Conceptuellement, ça fonctionne très bien. La réalité, elle, c’est que les piétons affluent en grande partie de Maisonneuve (de l’est, comme de l’ouest) et qu’ils n’ont absolument pas envie de faire un quelconque détour pour poursuivre leur chemin. Ils prennent donc (et moi aussi) le chemin le plus court : la diagonale entre leur provenance et leur destination. Vision et réalité auraient pu représenter un seul chemin sur cette photo, mais il en a été autrement. Pourquoi?

Sans être designer de formation, je lis tout ce que je peux trouver sur les différentes approches en design. Des approches qui peuvent aussi être utilisées pour la résolution de problèmes de toutes sortes (ce qu’on appelle communément: « design thinking »). À mon avis, au moins deux techniques auraient pu éviter de tuer tous ces brins d’herbes : une cartographie des déplacements et des jeux de rôles. La première aurait enregistré tous les itinéraires des visiteurs avant la reconfiguration et mis en évidence certaines tendances. On aurait ainsi pu repérer les principales provenances et destinations des gens traversant le pré-Parterre et tenter de prédire l’évolution des mouvements avec le nouvel aménagement. La deuxième technique, quant à elle, aurait poussé la projection plus loin en allant sur les lieux pour s’imaginer être un usager du futur espace avec des besoins extrêmes. Disons un visiteur très, très pressé, qui doit absolument prendre le passage le plus court. Bien qu’on ne soit pas tous dans cet état sur les lieux, ce genre de scénario peut provoquer d’importantes révélations sur le comportement d’usagers plus « ordinaires ». Mon hypothèse de non-formé-comme-designer est donc : soit il y a eu des failles dans le processus et la réflexion préalable, soit on a ignoré certains résultats ou intuitions sur l’utilisation au profit d’un idéal visuel.

Art VS design : quelle est la différence? On pourrait en débattre longtemps, mais l’élément distinctif principal est fort probablement la contrainte. Dans son essence, l’art se désintéresse de la contrainte. Pas de client ou d’utilisateur à qui plaire. Seulement de l’imagination, une vision exprimée par l’artiste à travers un ou plusieurs médiums. Le design, à l’opposé, se définit d’abord et avant tout par la contrainte; c’est de la résolution de problème. Évidemment, je caricature; la frontière n’est jamais aussi bien marquée. Mon point étant: dans ce projet, est-ce que l’art a primé sur le design? Alors que l’artiste peut se permettre de rester dans sa tête, le designer, lui, se doit de se projeter dans celle des futurs utilisateurs. Ne serait-ce que pour éviter ce genre d’incohérence. Rester dans le confort de l’imaginaire est par contre très agréable. De plus, c’est plus rapide et facile de ne pas tester ses idées au préalable avec des exercices de prototypage, d’observation ou de scénarisation. Le truc est peut-être d’apprendre à alterner les deux dans un modèle intégré. Parce que la réalité, qu’on aime l’idée d’une traversée en diagonale ou non, c’est que ce chemin a maintenant été tracé de force par l’utilisateur. Impossible, donc, d’y échapper. Devons-nous partir du principe que la réalité finira toujours par nous rattraper et s’y préparer autant que possible, ou bien choisir de rêver un peu plus longtemps? Du bien peut émerger des deux approches, mais chose certaine, la première option nous éviterait bien du gazon mort.

Bon. J’aurais pu conclure à la phrase précédente, mais j’ai un aveu à faire: je suis moi aussi coupable d’avoir choisi le confort de l’imaginaire dans l’écriture de ce texte. Cette réflexion que vous venez de lire, j’aurais très bien pu la confronter à celle des designers. Un simple petit coup de téléphone m’aurait permis de vérifier quelques éléments que j’ai décidés de prendre pour acquis. Peut-être que j’aurais obtenu des nuances qui auraient complètement détruit la logique de ce texte. Mais je ne l’ai pas fait. Pas le goût. Et maintenant, de la même manière que le Parterre invite les pieds à venir jaunir le bon chemin, cette plate-forme 2.0 invite les designers derrière ce projet et autres spécialistes à venir rectifier mes dires au bas de cette page. C’est ce qui est bien avec le gazon et le 2.0. On a plus de chance de voir émerger la « bonne » voie / voix.

(J’espère juste ne pas trop me faire piétiner…)

12 comments

  1. I believe this type of city planning (where pedestrian paths and planned pathways are misaligned) derives in part from employing planners who’s primary mode of transport is by automobile rather than by foot. People, and planners, who walk everywhere are more likely to place pedestrian paths on top of pre-existing pedestrian-made paths, or diagonal pathways rather than horizontal ones, or paths from point A to point B using the shortest distance.

    If you drive everywhere you’ll plan like a driver. If you walk everywhere you’ll plan like a pedestrian. 

  2. Et si la formation spontanée d’une tracée naturelle faisait partie des intentions de l’architecte paysagiste ? Un élément sauvage au sein même d’un environnement construit ? :)

  3. Vous avez bien fait de souligner l’existence de contraintes dans les projets de design ou de planification.

    L’équipe de Daoust Lestage, qui est derrière la planification du QdS n’est pas composée de deux de piques, et j’aurais beaucoup de difficulté à croire qu’il n’a pas été question des tendances dans les déplacements des usagers de l’espace. Sauf que les clients (Qds, (Spectra qui a fort probablement eu son mot à dire), la ville) ont surtout donné à la firme le mandat d’aménager des espaces publics principalement destinés à accueillir des foules et des scènes, même si ces événements ne représentent qu’une part minime de l’utilisation de ces espaces publics répartis sur une année. Les espaces nécessaires à ces événements sont donc plats, dépourvus d’obstacles et carrés ou rectangulaires le plus possible.

    Je déplore depuis longtemps la décision de régulariser la trame entre st-urbain et st-laurent à cette hauteur où il y avait autrefois une courbe beaucoup plus poétique, presque naturelle, qui épousait le relief du lieu. On se retrouve maintenant avec un quadrilatère plutôt stérile et qui dénature même la place Albert-Duquesne (dont les oeuvres avaient été conçues en 1993 pour s’insérer dans une place triangulaire). Or, après que les promoteurs se soient plaint de la présence d’arbres au nord de la place des spectacles et qu’ils aient demandé à ce qu’ils soient enlevés pour aménager les scènes à cet endroit il y a deux étés (ou était-ce l’été dernier? ma mémoire me fait défaut), j’ai bien l’impression que la firme de design ne soit pas tant à blâmer pour de telles décisions, qui devaient faire partie du mandat. La vision en tunnel vient probablement de bien plus haut. C’est triste…

  4. Il ne faut pas oublier l’impact de l’élément lui-même sur l’expérience vécue. Si le parc avait été tout en gazon, peut-être on aurait fait le tour (à moins d’être pressé). Mais avec le mur de brume, on se sent tout de suite appelé à marcher vers lui, le traverser et continuer sur le gazon.
    On pourrait maintenant créer un deuxième tracé à partir du chemin naturel créé par les usagers. Ça créerait un X comme dans le parc de l’UQAM (pavillon DeSève). Ou placer des bancs avec des sans abris pour être certain que les gens fassent le tour du parc.
    Quant à moi, la piste cyclable est un problème plus grave. Elle est tellement intégrée dans le trottoir que les piétons ne la voient pas. Et quand ils voient la piste (ou les vélos), ils s’en vont dans le gazon pour prendre le sentier jauni…

  5. I think it was the University of Waterloo that waited a year before paving their paths so that they could wait and see what paths the students were taking (i.e the dead grass)

  6. @William: Peut-être bien! 

    @Alex: J’ai travaillé quatre ans pour le Partenariat du Quartier des spectacles, et en effet, c’est un projet très, très complexe. Les enjeux et les intervenants sont si nombreux. Les designers devaient imaginer des espaces qui seraient optimaux autant pour les évènements que pour le repos et la déambulation. Vraiment pas facile. Un pari qu’ils ont en revanche gagné avec la place des Festivals, où on ne voit presque pas le gazon l’été tellement de gens y sont assis pour manger leur lunch et regarder la fontaine. Par contre, je ne crois pas que cette contrainte ait quoi que ce soit à voir avec le choix du tracé sur le Parterre, qui n’est pas un obstacle aux rassemblements.

    Et en fait, j’ai bien pris soin de ne pas nommer Daoust Lestage, car je ne sais pas qui a eu la décision finale sur cet élément de l’espace, ni toutes les contraintes qui étaient à considérer. J’ai pris cet exemple, mais il y en a plusieurs autres que j’aurais pu choisir comme point de départ au même questionnement sur ce qui doit être privilégié dans le processus de design. 

    Car cela étant dit, j’adore l’effet de la traversée fumante. Le soir, avec l’éclairage qui change, c’est très impressionnant. Lorsqu’elle se prolongera au sud sur l’Esplanade Clark, l’effet sera d’autant plus grandiose. Mais je me demande simplement si, malgré toute la beauté de la chose, on doit pour autant laisser de côté les fonctionnalités de base… 

    @GDS : What a great human centered way to design a space! Is it done?

  7. @GDS – They’re called ‘Desire Paths’. They can’t always be predicted, but as you mentioned, its becoming common practice to wait a period of time to allow users to decide the paths before they are paved. Here is an example at the University of Michigan: http://i.imgur.com/HLX7p.jpg

    http://en.wikipedia.org/wiki/Desire_path Its also possible to wait until the first snow fall and then view the paths taken before paving.

  8. Il a été question de l’aménagement paysagé d’un nouvel édifice, lors d’un de mes cours en Design de l’Environnement, jadis, il y a longtemps. Je me rappelle l’histoire de l’architecte paysagiste qui refusa d’intervenir dans l’année car il voulait que passe l’hiver. Durant ces quelques mois, donc, il a pris des photos, à partir du dernier étage, sur tous les côtés afin d’étudier les traces qu’ont laissé les piétons.
    Il a alors, créé son concept à partir de ces résultats. C’est intelligent et ça permet, au designer de réaliser une œuvre adaptée à l’environnement. Ce qui était, si je me souviens, l’approche que nous privilégions.

  9. J’ai peur que dans une année ou deux, la traversée de brume ne soit plus fonctionnelle. La Ville a tendance a oublié complètement ses installations une fois qu’elles sont construites, et les effets semblables dans la Place Jean-Paul-Riopelle ne fonctionnent pas la moitié du temps…

  10. J’aime beaucoup votre réflexion. Vous soulignez une réalité qui résume bien un certain problème « Rester dans le confort de l’imaginaire est malheureusement très agréable ». et je trouve que ça ouvre la voie sur un enjeux majeur de l’architecture actuelle. L’impact des images 3D sur la perception des projets de concours. Il s’agit bel et bien d’un outil de communication et je dirais même de séduction pour arriver à persuader un jury de la qualité de la proposition. Cependant c’est ni plus ni moins qu’un travail de perspectiviste ou de graphiste qui est en quelque sorte l’emballage cadeau du projet. Sa qualité doit être vérifiée surtout par les autres documents (plans, études de flux, observation sur les lieux…) qui relèvent d’une transposition concrète dans la réalité. Sans ce travail préalable, il est difficile d’espérer un résultat en adéquation avec la pratique courante des lieux par les usagers. Ce projet aurait mérité davantage de nuances. Un nouveau tracé doit remplir sa fonction au même titre qu’une chaise doit permettre de s’asseoir!

  11. Les arbres et les bancs qui étaient là avant étaient ce qu’il y avait de plus beau dans tout le quartier. Je trouve bien triste que des gens s’émerveillent du minable petit show de boucane qui le remplace et qui va bien sur être laissé à l’abandon d’ici cinq ans.

  12. Un bon designer utilise du mieux les éléments dont il dispose, y compris des éléments environmentaux.

    Un de ces éléments environmentaux est les déplacements des gens.

    Or, dans le cas du quartier des pestaks, le designer n’a pas tenu compte de l’élément déplacements de gens.

    Bref, c’est un deux de pique caractérisé.

    Zéro pointé.

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