Pourquoi “Occuper Montréal” n’occupe-t-il pas nos pensées?

Photo du Square Victoria, le 1er novembre 2011

Je ne sais pas ce qu’en pensent les lecteurs de Spacing, mais personnellement je trouve ça plutôt étrange que nous n’ayons pas encore parlé d’Occuper Montréal sur ce blogue. C’est vrai qu’on parle du mouvement un peu partout sur la toile et que relativement peu de gens passent par le Square Victoria tous les jours. Pourtant, j’ai l’impression qu’on en parlerait plus s’ils s’étaient installés ailleurs – disons dans les cours de triage du CN, sur le bord du canal Lachine ou alors sous le viaduc Rosemont-Van Horne. Je pense aussi qu’on en parlerait plus si le mouvement, à la base, n’était pas contre quelque chose mais bien pour quelque chose. Quoiqu’il en soit, cela ne change pas le fait qu’il se passe quelque chose au Square Victoria qui mérite d’être mentionné et que nous (commentateurs de la vie urbaine) avons le devoir de s’y intéresser un tant soit peu.

L’occupation du Square Victoria par le mouvement Occupy soulève à mon sens de nombreuses questions: À qui appartient la ville? L’occupation pourrait-elle se faire ailleurs ou doit-elle absoluement être au Square Victoria? Quel est (et quel devrait être) le rôle de la Ville et des pouvoirs publics face à cette occupation? Cette occupation est-elle “légitime” et si oui, quelle est la source de cette légitimité? Pourrait-il être “légitime” de demander aux “colons” de la Place du peuple (c’est ainsi qu’ils ont renommé le Square Victoria) d’aller s’installer ailleurs?

J’avoue que je ne me suis pas non plus beaucoup intéressé au mouvement jusqu’à récemment; je trouve le cliché altermondialiste de la lutte des classes plutôt vide de sens et de nuances. Mais ayant été confronté au fait physique de l’occupation, je me suis dit qu’il fallait absolument y aller, non pas comme touriste ni comme avocat du diable, mais comme Montréalais, question de creuser un peu ces questions. En arrivant sur le Square j’ai d’abord cherché du regard la “table d’accueil” pendant quelques instants, avant de réaliser qu’elle se trouve au milieu des tentes – et non en bordure du parc. Il y avait toute sorte de monde éparpillé autour de la statue de la reine Victoria et pour être honnête, je ne me suis pas senti très accueili… mais j’ai tout de même pénétré dans le souk sous les baches et je me suis rendu jusqu’à la table d’accueil.

Il y avait là deux jeunes gens, une jeune femme qui n’était pas trop loquace et un jeune homme très sympathique dénommé Israël. Je lui ai tranquillement posé mes questions et il m’a tranquillement répondu. Voici, en somme, ce que j’ai retenu de notre échange:

1) “Occuper Montréal” fonctionne un peu comme Spacing Montréal. Sur Spacing, ceux qui y écrivent le font quand bon leur semble, chacun décide de ce dont il veut parler et chacun ne parler qu’en son propre nom. Même chose pour Occuper Montréal: pas de porte-parole officiel, pas de tâches obligatoires, pas d’idéologie dominante (en principe, du moins). Chacun participe selon ses capacités et ses intérêts, chacun est libre de s’exprimer sur ce qu’il/elle veut dans la mesure où le principe de la non-violence est respecté. Le but de l’occupation? “De vivre ici comme on voudrait vivre dans le monde” lance Israël, convaincu.

2) On pourrait dire que Spacing est en quelque sorte une version virtuelle d’Occuper Montréal… mais à une différence près: quand on occupe de l’espace sur le web, on en enlève pas à d’autres. Il est évident que l’occupation du Square en a repoussé quelques peu les utilisateurs traditionnels – travailleurs du secteur, touristes, skateboaders, promeneurs de chien, etc. J’ai fait remarqué à Israël que le Square est habituellement un lieu de mixité sociale et qu’ironiquement, il l’est moins à présent qu’il ne l’était. Mais pour Israël, tous les anciens utilisateurs du parc y sont les bienvenus; l’occupation du Squaren’est donc pas “exclusive” (mais est-elle excluante?).

3) (J’avais oublié ce point) J’ai demandé à Israël si à sa connaissance un ou des représentants du mouvement avait contacté la Ville, les propriétaires riverains ou encore des représentants du fameux 1% pour engager avec eux un dialogue, et il m’a répondu qu’il ne croyait pas. Il m’a aussi dit que cela ne faisait pas (selon lui) partie de leur plan.

4) Finalement, quand j’ai demandé à Israël s’il accepterait personnellement de déménager sa tente sur un autre terrain que leur offrirait la Ville, il a dû réfléchir quelques instants avant de me dire que non, il ne déménagerait pas. Si la Ville avançait une telle proposition, cela serait débattu en assemblée générale, mais selon lui les “colons” de la Place du peuple ne déménageraient pas. “On pourrait envoyer les nouveaux arrivants sur ce nouveau terrain, mais nous on est ici pour rester”, m’a-t-il confirmé.

Et s’ils restaient là jusqu’au printemps? Jusqu’à l’été suivant, ou l’année suivante? Pas sûr que cela changerait grand chose dans l’opinion publique, parce qu’il est possible pour la plupart d’entre nous d’ignorer le Square Victoria (après tout, il a été ignoré pendant plusieurs décennies après la construction de l’autoroute Ville-Marie). Mais les “occupants” n’auraient éventuellement pas d’autre choix que de contacter la Ville ainsi que leurs voisins – ne serait-ce que pour avoir “officiellement” accès à leurs installations sanitaires.

Autre scénario hypothétique: que se passerait-il si d’autres espaces publics dans des quartiers résidentiels étaient investis de la sorte (le parc Molson par exemple)? Il est fort à parier qu’Occuper Montréal occuperait alors un peu plus nos pensées.

2 comments

  1. Bonjour Joël,

    Merci pour l’article. Il est effectivement étonnant que le premier article sur Occupons Montréal arrive un 2 novembre. J’y suis moi-même allée à quelques reprises (j’y ai même dormi) et j’ai l’impression que l’aspect politique de la chose a occulté l’aspect phénomène urbain dans mon cas.
     
    Je dois avouer que ton préambule : “Je trouve le cliché altermondialiste de la lutte des classes plutôt vide de sens et de nuances” me… surprend? Le fracture nord/sud liée à la mondialisation et l’écart grandissant entre les pauvres et les riches constituent selon moi une situation bien réelle, pas un cliché. Que du monde explique cette réalité avec un discours plus ou moins naïf ne change rien à l’état criant et injuste des choses. 

    Je ne pense pas que l’absence d’agenda politique constitue une faiblesse du mouvement. Des mouvements organisés, des lobbys, il en pleut, on ne sait plus quoi en faire. Occupy c’est comme une décharge collective, un ras-le-bol qui n’a pas à se justifier par de grands discours. Que “l’opinion publique” soit d’accord ou pas je m’en torche. L’important c’est que les gens qui sentent le besoin de se rassembler pour exprimer cette colère ensemble aient l’espace pour le faire. La ville est vivante s’il reste encore des endroits où il est possible de poser de telles actions.

    Pour conclure, comme le disait si bien Peter Finch dans Network : “I’m mad as hell and I’m not donna take this anymore […] I’m a human being god damn it, my life has value!”  Pour ceux qui n’ont jamais vu cette scène mémorable, ça vaut le coup. Et ça fait comprendre le mouvement Occupy d’une façon bien instinctive : http://www.youtube.com/watch?v=QMBZDwf9dok

  2. Bonjour Marie-Sophie,

    Merci de ton commentaire. En réponse à ta réponse, voici une courte explication concernant “le cliché altermondialiste”.

    D’abord, ce que je désigne par “cliché altermondialiste”: la notion qu’il existe un “prolétariat international” qui est “manipulé par les élites mondiales” (ce sont des expressions que j’ai entendues de la bouche d’indignés à la radio).

    Ensuite, ce qui est problématique dans ce cliché:

    1) La plupart d’entre nous (nord-américains) avons des intérêts dans le système financier international; soit nous avons des RÉER ou des fonds de pension qui y sont investis, soit nos parents ou les gens qui nous supportent en ont (notons que les indignés ne produisent pas ce qu’ils mangent; ils vivent des donations des gens qui travaillent “dans le système”). Il devient donc impossible de dire où commence et où finit cette “élite mondiale”. Qui plus est, de dire que toutes les élites politiques sont “pourries” du fait de “faire partie du système” relève du cynisme et de la mauvaise foi. Il y a des politiciens honnêtes sous toutes les bannières politiques: André Lavallé, Louise Harel, Richard Bergeron, Amir Khadir, etc. dont certains ont été ont sont encore au pouvoir.

    2) Ce que certains indignés désignent comme le prolétariat international (ou encore le 99%) ne se perçoit pas comme tel: bon nombre de ceux qui ne font pas partie du 1% aimerait bien en faire partie et des centaines de millions de personnes ont vu leur niveau de vie augmenté grâce au “capitalisme” (sauvage ou non) et ce malgré la croissance des inégalités. D’autres ont vu leur conditions de vie se détériorier, c’est vrai, mais la tendance est loin d’être claire et unidirectionnelle. Par ailleurs: nous avons tous profités du bas prix des denrées alimentaires, des produits de l’électronique et de produits manufacturés de manière générale pour consommer plus (les tentes high-tech que l’on voit sur le Square Victoria en font foi!). Or, ces baisses de prix ont été rendues possibles par la capitalisation de l’agriculture (éliminant souvent les fermes familiales), la désindustrialisation en Amérique du nord et en Europe (et donc la perte de nombreux emplois bien payés) et les investissements étrangers en Chine, en Inde, au Mexique, etc (profitant à nos RÉER et fonds de pension).

    3) Les sociétés les plus égalitaires (Suède, Norvège, Finlande) ne sont pas anti-capitalistes, au contraire. Ce sont des sociétés où l’on favorise le dialogue entre le patronat et les travailleurs, entre immigrants et “natifs”, entre vieux et jeunes, entre riches et pauvres. Les indignés du Square Victoria ont instauré un dialogue avec eux-mêmes et avec ceux qui viennent à eux, et c’est tout à leur honneur. Mais ils n’ont pas engagé le dialogue avec la classe politique québécoise ou montréalaise, ni avec les membres de “l’élite mondiale” travaillant à quelques pas de leur campement et pour moi cela est un constat d’échec parce qu’on ne construit rien en se repliant sur soi.

    4) Le discours employé par certains (mais pas tous) les indignés insiste sur la malveillance et l’égoïsme du “1%”. La tactique employée n’est pas très différente de celle utilisée par les fascistes en Europe dans les années 20 et 30; à cette époque le 1% c’était les Juifs. Je n’insinue pas ici que les indignés aient une tendance fasciste; mais la création d’un “autre” imaginaire est une chose dangeureuse, parce qu’il est facile de déshumaniser celui qu’on désigne comme “l’autre”. Cela relève de la démagogie pure et simple et cela est à mon avis un échec moral retentissant.

    En somme: moi aussi je crois qu’il est important de pouvoir exprimer sa colère de manière pacifique et c’est vrai que l’opinion publique ne devrait pas être la principale (ni la dernière) des préoccupations des indignés. Mais je refuse de cautionner au discours qui mettrait en opposition deux mondes séparés, l’un prédateur et l’autre victime. Il y a biens plusieurs élites mondiales, plusieurs prolétariats, des inégalités sociales criantes et de nombreuses injustices. Mais il y a aussi de nombreuses solidarités, autant locales qu’internationales, et de nombreuses personnes qui ne font partie ni d’un groupe, ni de l’autre. Et il faut se parler pour se comprendre.

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